vendredi 5 décembre 2014

R.C. Seine n° - Francis Ponge

C'est par un escalier de bois jamais ciré depuis trente ans, dans la poussière des mégots jetés à la porte, au milieu d'un peloton de petits employés à la fois mesquins et sauvages, en chapeau melon, leur valise à soupe à la main, que deux fois par jour commence notre asphyxie.
Un jour réticent règne à l'intérieur de ce colimaçon délabré où flotte en suspension la râpure du bois beige. Au bruit des souliers hissés par la fatigue d'une marche à l'autre, selon un axe crasseux, nous approchons à une allure de grains de café de l'engrenage broyeur.
Chacun croit qu'il se meut à l'état libre, parce qu'une oppression extrêmement simple l'oblige, qui ne diffère pas beaucoup de la pesanteur : du fond des cieux la main de la misère tourne le moulin.

L'issue à la vérité, n'est pas pour notre forme si dangereuse. Cette porte qu'il faut passer n'a qu'un seul gond de chair de la grandeur d'un homme, le surveillant qui l'obstrue à moitié : plutôt que d'un engrenage, il s'agit ici d'un sphincter. Chacun en est aussitôt expulsé, honteusement sain et sauf, fort déprimé pourtant par des boyaux lubrifiés à la cire, au fly-tox, à la lumière électrique. Brusquement séparés par de longs intervalles, l'on se trouve alors, dans une atmosphère entêtante d'hôpital à durée de cure indéfinie pur l'entretien des bourses plates, filant à toute vitesse à travers une sorte de monastère-pantinoire dont les nombreux canaux se coupent à angles droits - où l'uniforme est le veston râpé.

Bientôt après, dans chaque service, avec un bruit terrible, les armoires à rideaux de fer s'ouvrent - d'où les dossiers, comme d'affreux oiseaux-fossiles familiers, dénichés de leurs strates, descendent lourdement se poser sur les tables où ils s'ébrouent. Une étude macabre commence. ô analphabétisme commercial, au bruit des machines sacrées c'est alors à la longue, la sempiternelle célébration de ton culte qu'il faut servir.
Tout s'inscrit à mesure sur des imprimés à plusieurs doubles, où la parole reproduite en mauves de plus en plus pâles finirait sans doute par se dissoudre dans le dédain et l'ennui même du papier, n'étaient les échéanciers, ces forteresses de carton bleu très solide, troués au centre d'une lucarne ronde afin qu'aucune feuille insérée ne s'y dissimule dans l'oubli.
Deux ou trois fois par jour, au milieu de ce culte, le courrier multicolore, radieux et bête comme un oiseau des îles, tout frais émoulu des enveloppes marquées de noir par le baiser de la poste, vient tout de go se poser devant moi.
Chaque feuille étrangère est alors adoptée, confiée à une petite colombe de chez nous, qui la guide à des destinations successives jusqu'à son classement.
Certains bijoux servent à ces attelages momentanés : coins dorés, attaches parisiennes, trombones attendent dans des sébiles leur utilisation.

Peu à peu cependant, tandis que l'heure tourne, le flot monte dans les corbeilles à papier. Lorsqu'il va déborder, il est midi ; une sonnerie stridente invite à disparaître instantanément de ces lieux. Reconnaissons que personne ne se le fait dire deux fois. Une course éperdue se dispute dans les escaliers, où les deux sexes autorisés à se confondre dans la fuite alors qu'ils ne l'étaient pas pour l'entrée, se choquent et se bousculent à qui mieux mieux.

C'est alors que les chefs de service prennent vraiment conscience de leur supériorité : Turba ruit ou ruunt(1) ; eux, cà une allure de prêtres, laissant passer le galop des moines et moinillons de tous ordres, visitent lentement leur domaine, entouré par privilège de vitrages dépolis, dans un décor où les vertus embaumantes sont la morgue, le mauvais goût et la délation - et parvenant à leur vestiaire, où il n'est pas rare que se trouvent des gants, une canne, une écharpe de soie, ils se défroquent tout à coup de leur grimace caractéristique et se transforment en véritables hommes du monde.

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(1) La foule (ou les gens) se précipite(nt).


Francis Ponge aimait apparemment beaucoup la vie de bureau, dont il tâta dans les années 30.

mardi 28 octobre 2014

Le progrès est une fort belle chose

Un petit tour sur le site de l'Asfored pour voir un peu à quoi ressemblent les annonces ces temps-ci dans le monde de l'édition qui recrute. 

Toujours un maximum de stages, y compris pour des boulots qualifiés (c'est pareil partout, je sais). 

C'est moi qui ai mauvaise haleine ou les offres de boulot bien payées sont en plus des CDI ? 

Je ne souhaite la précarisation de personne, entendons-nous bien. Je trouve juste un peu lourdingue que la précarité ET les mauvais salaires tombent sur les mêmes, ces maudits. 

A ce propos, il n'est sans doute pas anodin que Le Figaro se lance ces jours-ci dans une comparaison du statut des travailleurs en CDI et des galériens en CDD.

L'article nous apprend au passage que s'il y a du chômage, ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de travail, ce serait trop simple, tas de ramollis du cervelet incultes, mais parce que les entreprises ne peuvent pas embaucher et débaucher à leur gré.

Ces temps ont existé, jadis et naguère : les travailleurs étaient payés à la tâche, lourdables à l'envi et crevaient de misère quand l'ouvrage manquait*. 

Le progrès est décidément une fort belle chose. 

* Les pauvres et leur histoire, Pierre Pierrard, Bayard.

mercredi 15 octobre 2014

Ouf. Il était temps.


Les consciences s'éveillent. La parole, longtemps bâillonnée, jaillit et déferle, portée par une indignation qui ne peut plus se contenir.

Elle est parfois empreinte d’une certaine rudesse, cette parole, ne nous le cachons pas. Ainsi un élu, trémulant de vertueuse colère, a-t-il indiqué que l’on, je cite, « crache à la gueule du principe d’égalité ».  C’est que les mots empêchés, lorsqu’ils finissent par retrouver leurs ailes, le font parfois dans la violence et le fracas. 

Les upper class heroes secouent leurs chaînes et leurs entraves et s’expriment avec vigueur, nous mettant sous le nez une réalité que nous préférons souvent fuir ou feindre d’ignorer. 
Reprenant le flambeau des Hugo et des Zola, ils nous interpellent et nous prennent aux tripes. Nous ne pourrons plus nous voiler la face et détourner les yeux : ils nous empoignent et nous secouent, nous forçant à délaisser nos futiles distractions et nos stratégies d’évitement. 

Nous ne pourrons plus oublier désormais qu’un enfant de riche a les mêmes droits et vaut autant qu’un enfant de pauvre, saperlipopette ! 

Et d’une voix qui fera longtemps sonner l’écho, nous exigerons qu’on ne retire pas les allocs de la bouche de ces pauvres gosses malmenés par une société férocement inégalitaire et un système tout pourri.

jeudi 2 octobre 2014

Il fallait que ça soit dit



Un plaisant moment de rigolade et de contentement en lisant ceci.

EDIT : Bien entendu, je ne voue aucun artiste au camp de travail, de même que je ne voue personne aux travaux forcés auxquels s'assimilent certains boulots mal payés et mal considérés. 

Je n'arrive pourtant pas à trouver normal et juste que de vieux rockers électriques ou des footballeurs aussi talentueux soient-ils, des soi-disant génies picturaux, visuels ou conceptuels aient une seule visée : en croquer un max, quel qu'en soit le prix et quel que soit le monde que cela suppose, quelle importance puisque eux ont réussi à s'extraire du lot, à tutoyer les cimes et à faire partie de la crème de la crème.

Tout le monde a droit à la musique, au dessin, à une expression quelconque de sa palpitation interne. Pourtant les études artistiques sont majoritairement squattées par les rejetons de la bourgeoisie, au même titre que les cursus prestigieux, hé oui, ma pauvre dame, c'est bien dommage, mais c'est comme ça, les pauvres, vous comprenez, c'est fait pour travailler, pas pour gratter la guitare et bayer aux corneilles.

Vous allez me dire qu'il existe des chanteurs et des acteurs issus des classes laborieuses et, comme dirait Mick Jagger* en recalculant ses dernières plus-values, ça prouve qu'avec du talent et de la détermination, tout le monde peut y arriver (le genre de truc tellement rock'n'roll qu'il faudrait en faire une chanson, tiens, ça commencerait comme ça : You can always get what you want (if you try haaaard).

Et sinon, on peut aussi devenir footballeur et s'acheter des tas et des tas de voitures chères et niquer des tas de filles - comme les rockers mais en plus white ou black trash.


* Je n'invente rien, il l'a vraiment dit, dans Télérama, à propos de James Brown, dont il produit le biopic.

mardi 23 septembre 2014

Hello world!

Internet n'est pas qu'un foutoir racoleur, il permet aussi pour de vrai d'avoir accès à des connaissances et de se muscler la tronche, ce qui relève aujourd'hui plus que jamais de l'hygiène de base.

Un exemple idiot parmi d'autres : je caresse vaguement depuis des années le désir de me mettre à la programmation. J'en ai ai tâté un peu à la fac, avec un langage totalement obsolète (le GW Basic, si ça vous cause), suffisamment pour me rendre compte que ça me branchait plutôt et me faire une idée un peu floue de la chose.

Mais je n'avais pas trop creusé. Jusqu'au jour où je lus dans le journal que certaines écoles proposent sur Internet d'avoir accès à des cours (ça s'appelle des MOOC, et vous allez de suite cliquer sur la petite croix pour ouvrir un onglet et lancer une recherche pour voir ce que ça veut dire, vous me connaissez, ce n'est pas trop mon genre de feignasse de mâcher le travail).

Je m'éclate donc depuis deux semaines à découvrir les bases du langage Java. J'ai un peu raté le début des cours, ce n'est pas grave, mais il faut quand même respecter des dates de remise pour les devoirs et une fois que le cours est fini, les ressources ne sont plus accessibles, c'est un peu dommage, mais ce n'est que le début.

Jusqu'à présent, rien d'insurmontable au niveau compréhension, on verra par la suite. C'est l'école polytechnique de Lausanne qui s'y colle, et ils font vraiment des efforts pour que les cours soient accessibles avec un minimum de bagage en maths (les entiers, les décimaux, les nombres négatifs, les opérations de base, bref, la base de la base, que même moi je m'en souviens).

Dans quelques semaines, j'attaque la guitare avec un prof de Berkeley, hé ouais, la classe !

Et sinon, il y a des cours d'économie avec l'ENS de Lyon et l'université de Bordeaux. Et tout un tas d'autres cours. Et comme on ne vous demande pas vos diplômes ou si vous avez la gueule de l'emploi et que c'est gratuit, ça serait dommage de s'en priver !


mardi 16 septembre 2014

La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion


La génisse, la chèvre et leur sœur la brebis,
Avec un fier lion, seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage. 


Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris.
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus, le lion par ses ongles compta,
Et dit : « Nous sommes quatre 

à partager la proie. »
Puis, en autant de parts le cerf il dépeça;
Prit pour lui la première en qualité de sire :
« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
C'est que je m'appelle lion :
A cela l'on n'a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir encor :
Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,
Je l'étranglerai tout d'abord. »

lundi 15 septembre 2014

Une question





Depuis ce matin, 
je me pose une question : 
pour que les Shadoks pompent, 
est-il nécessaire 
de réduire encore et toujours 
la partie déjà congrue ?

samedi 13 septembre 2014

De quoi que tu causes ?

Dans le Télérama de cette semaine, à propos de Mariage à l'italienne (qui passe mardi prochain sur Arte) : 
« ... Quant à Sophia Loren, prostituée repentante et maternelle, fille du peuple aux mœurs libres mais au cœur de grande dame, elle est éblouissante. »

Ce cœur vaut toutes les dents du monde.

mercredi 3 septembre 2014

Savez-vous planter les choux ?

Par deux fois ce matin Mme Pellerin, nouvelle ministre de la Culture, a asséné que la culture servait à progresser dans la hiérarchie sociale. J'en suis restée un peu égratignée. 

Soit c'est faux (un certain nombre de ceux qui ont fait des études littéraires peuvent en témoigner. Je sais, je rabâche).

Soit ça suppose que la culture est le hochet d'une certaine classe sociale. Et je me demande ce que des sales types comme Genet, Rimbaud ou Artaud penseraient de ce genre de grossièreté et de celles et ceux qui non seulement les pensent mais en plus se croient autorisé(e)s à les proférer le matin à la radio. 

Mme Pellerin a aussi cité deux fois Totem et Tabou de Freud. Je suppose que ça veut dire qu'elle est au plus haut de la hiérarchie sociale ?

dimanche 31 août 2014

Rentrée des classes

Elle est touchante, la jolie Najat Vallaud-Belkacem, avec ses beaux yeux remplis de larmes, elle est touchante quand elle remercie l'école de la République qui lui a permis, à elle, la fille d'immigrés, de devenir ministre.

Et on est bien contents qu'elle ait accompli ses ambitions.

Mais on préférerait que l'école de la République, au lieu de proposer comme destin ultime aux ambitieux de tout poil, quelle que soit leur origine, une carrière politique qui sollicitera surtout leur sens des réalités, comme on entend beaucoup dire en ce moment, que l'école de la République, donc, permette à chaque futur citoyen qui fréquente ses bancs de vivre une vie pleine et heureuse (je sais, c'est utopique, mais j'avoue que je commence à en avoir largement soupé, de la real politik, ces temps-ci) et qu'elle produise une classe politique qui s'occupe un peu plus du bien public et un peu moins de faire fructifier ses petites affaires.

Que cette école cesse d'être une machine à exclure et à trier, à casser et à sélectionner, tout ça pour pondre des élites aspirant surtout à reproduire les «valeurs» bourgeoises, que ce soit pour perpétuer un modèle qui a largement fait ses preuves depuis sa mise en place au 18e siècle, ou s'approprier ces «valeurs», pour « en être » enfin, afin de s'extraire de leur milieu d'origine, que ces distinguées valeurs bourgeoises leur renvoient à la gueule comme honteux et boueux. Des élites imbues d'elles-mêmes et coulées dans le même moule, comme si c'était une vraie chance pour tout le monde que les soi-disant plus intelligents des Français sachent surtout à peu près porter le foulard Hermès, avaler des couleuvres et raconter des bobards sans trop rougir.

jeudi 31 juillet 2014

mercredi 23 juillet 2014

lundi 21 juillet 2014

le lundi, c'est raviolis

Une cantine populaire 
qui ne donne ni dans l'assistanat 
ni dans la bien-pensance, 
ça fait réfléchir...

Si vous ne l'avez pas déjà fait, jetez un œil 
(le bon) sur le livre de George Orwell,  
Dans la dèche à Paris et à Londres 
(Down and Out in Paris and London), 
qui décrit les pratiques 
de certaines « bonnes âmes » 
auxquelles fut confronté l'auteur 
lors d'une période de vaches 
particulièrement décharnées. 

Ça caLme.


L'outil « Rogner » permet de s'amuser sans fin.

jeudi 17 juillet 2014

mardi 15 juillet 2014

L'exemple à ne pas suivre ?

Et t'en penses, quoi, toi, de cette affaire-là ?

Tu te rends compte, si tous les critiques gastronomiques étaient cités personnellement en référé pour les articles qu'ils écrivent ? Si François Simon se faisait dépouiller de ses biens personnels pour chaque critique filmée peu amène et chaque morceau de salade qu'il a martyrisée à la télé ? 

La liberté d'expression ne serait donc réservée qu'aux journalistes et aux écrivains soutenus et éventuellement défendus par le service juridique d'un journal ou d'une maison d'édition ?

J'espère qu'elle a les moyens de payer son amende, l'irrégulière dont il est question, parce que ça fait quand même cher pour mal manger.

On devrait conseiller aux clients mécontents, au lieu de dire ce qu'ils pensent, de faire comme les restaurateurs, de porter plainte eux aussi, pour mauvais traitement, par exemple, histoire de voir comment réagiraient les juges.

lundi 7 juillet 2014

Consensus mou et imprécateurs

J'ai posté ces dernières semaines un article très énervé et un texte assez long. 

En y repensant hier soir, je n'étais pas très satisfaite de ces textes, écrits sous le coup de la colère et de l'indignation.

J'en ai discuté avec mon Jiminy Cricket personnel :

« Je ne suis pas contente de ces textes. Je n'aime pas leur côté imprécation, alors que je ne supporte pas ce ton, tellement à la mode en ce moment. Chacun persuadé qu'il a raison et l'autre tort, et tout le monde épiant tout le monde du coin de l’œil, c'est irrespirable !

- C'est l'état dans lequel t'a mise tout ce que tu racontes. Et si les gens sont dans cet état, c'est qu'ils regardent trop la télé, mangent mal ou que le monde est devenu une jungle hostile, va savoir... Et puis, pour rentrer dans le lard d'un consensus mou, il faut en général y aller assez fort...

- Quoiqu'il en soit, je n'ai pas envie de participer au concert planétaire des imprécateurs. Je me suis précipitée pour mettre ces textes en ligne, comme si c'était vital et absolument indispensable, comme si le monde n'attendait que ma voix sacrée. Alors qu'il faut toujours laisser reposer un texte. Et se méfier quand on commence à penser de soi-même qu'on pense...

- Tu fais ce que tu veux. 

- Je crois que je me sentirai mieux si je laisse décanter tout ça.  »

Dont acte.